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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 18:55

Voici un extrait du conte de la Rue-qui-n'existe pas, que vous retrouverez intégralement sur le nouveau blog, Panorama des Joies !

 

Là d'où je viens, à Brest, dans les dédales du port, il y a une rue que personne d'autre que moi ne connaît. Et si je la connais, c'est grâce au bar des Mouettes. Le bar des Mouettes, à Brest, se dresse face à la mer bien au milieu du quai, comme une proue spirituelle. C'est là que pirates et voyageurs retrouvent, après leurs traversées de l'infini, la première poignée de main, le premier verre et les premiers copains. C'est là qu'ils se racontent les merveilles qu'ils ont vu et qu'ils rêvent ensemble à celles qu'ils verront. C'est un amer de l'aventure et un temple de la liberté. Et c'est là qu'un soir froid de décembre, il y a deux ans, j'ai rencontré un morse. Un vrai.

 

J'y étais entré pour m'offrir un grog après une promenade sur le port, où j'aime flâner, dans les embruns glacés et le cliquetis mystique des gréements. J'y traîne mon ennui avec délices, et je vais souvent jusqu'à l'Abeille-Bourbon, le remorqueur-sauveteur ; ses dimensions, taillée qu'elle est pour affronter le choc de paquets grands comme des montagnes, l'épaisseur fantastique de son câble de remorquage, la force de ses treuils, me ramènent à une sorte d'humilité exaltante : l'homme affrontant la Nature ridiculise en moi l'homme subissant la Société. Et puis surtout, si loin sur le quai, je me gèle les oreilles et les orteils, inconfort que je soigne en entrant ensuite dans le giron chaud des Mouettes.

 

Ce jour-là, il faisait particulièrement froid. Je bus beaucoup de grogs et restai longtemps. Il faut dire aussi que j'étais plongé dans la lecture de Moby Dick, le récit illuminé d'Ismaël, le pêcheur de baleines.

 

Il y avait pourtant beaucoup de bruit, autour de moi. Un équipage russe qui venait de mouiller enchaînait les vodkas autour du comptoir en aboyant des rires gras, tandis que plus près de l'entrée, on fêtait le retour de pêche de Lolo, patron de chalut, et de ses hommes. Les deux groupes se mélangeaient, par moments, et on se tapait sur l'épaule en buvant sans se comprendre, sinon par la joie et un anglais très approximatif. Malgré leurs carrures d'étudiants faméliques, les grosses voix des russes roulaient les « r » comme des déferlantes dans un grain du Cap Horn, qui s'abattaient de ci de là sur les vieux marins n'embarquant plus qui buvaient leur canon au comptoir ; mais ils les encaissaient avec indifférence. Ces vieux à casquette rabaissée et à la peau plissée, rongée par le sel, en avaient vu d'autres, sans doute... Quant à ceux qui jouaient au tarot, au fond, ils devaient de temps en temps repousser à deux bras la foule des ivrognes qui leur tombaient dessus avec de grands gestes et de grands mots. Mais personne ne se fâchait. Le bar des Mouettes est un lieu d'amitié. Ça fait toujours beaucoup de mouvement et de bruit, mais on ne s'y tape dessus, vraiment, que pour rigoler. Ou pour l'honneur, à la rigueur.

 

La tempête finit par aborder l'île. Le fameux Lolo, me voyant plongé dans mon livre, se moqua de moi :

- Eh, machin ! Tu te crois à la bibliothèque municipale ? On fait pas trop de boucan ?

Le fait est que son équipage en faisait particulièrement beaucoup. Un de ses hommes venait d'entamer une chanson à propos du gros cul de Margot, qu'avait pourtant bien l'air d'une jeune fille comme il faut, et les autres battaient le rythme en cadence, sur le comptoir, du cul tout aussi épais de leurs bocks moussus. Mais je lui expliquai que ça ne me dérangeait pas.

- Je suis un surdoué de la concentration, ajoutai-je.

- Et qu'est-ce qui te concentre comme ça ?

- La voix du grand Ismaël et le regard du capitaine Achab !

C'était le rhum autant qu'Ismaël qui m'inspirait cette réponse mystérieuse et ce ton de prophète.

- Ah, Moby Dick... hurla le patron, à travers le bruit. Excellent, excellent... Viens nous en lire ! Vos gueules, tous !

Ils se turent aussitôt, et sans tergiverser. C'était un homme d'autorité, le Lolo.

 

Du coup... Ce qui va suivre est un peu douteux, je dois l'avouer. Je ne suis même toujours pas sûr de l'avoir vraiment vécu, et beaucoup trop de rhum est descendu ce soir-là dans ma gorge pour que mon témoignage tienne très bien devant le grave tribunal de ceux qui me liront. Mais voici ce dont je me souviens.

 

Je me souviens d'avoir trouvé ce patron et ses hommes très marrants, et d'avoir bu un nombre incalculable de boissons redoutables avec eux. Je me souviens d'avoir été hissé sur le bar, où je déclamai des chapitres sous les applaudissements et les cris de mes frères. Je me souviens de m'être laissé entraîner par la foule et ses rires jusqu'à danser avec des femmes que je ne connaissais pas, ce qui n'est vraiment pas dans mes habitudes, et je me souviens enfin d'avoir rencontré un morse, qui parlait.

 

Je ne sais pas quelle heure il pouvait être. On ne devait pas être loin de la fermeture du bar. Une silhouette sombre et massive, cachée sous un suroît comme personne n'en porte plus depuis longtemps, avait discrètement fendu la foule pour se réfugier à la table la plus isolée, au fond à droite. Cette partie du bar était presque dans l'ombre, et j'aurais sûrement ignoré le nouvel arrivant solitaire, comme tout le monde, si je n'avais pas bu autant, et s'il n'avait pas porté ce drôle de chapeau ciré qui donnait l'impression qu'il sortait de mon livre plutôt que du monde véritable. Toujours est-il que le rhum me rendait curieux, et que je pris le prétexte de la fin d'une danse pour m'asseoir à sa table.

 

Je restai d'abord tourné vers la foule, l'observant du coin de l’œil. Je remarquai qu'il avait la peau noire, épaisse et plissée, comme d'un vieil africain, et une drôle de boisson posée devant lui. C'était un liquide jaunâtre où flottaient des choses. Des choses qui ressemblaient à des algues ; et il le buvait à la paille. Le grand chapeau se baissait régulièrement vers le liquide pour l'aspirer, avec des bruits de succion goulue peu naturels, comme si sa bouche était déformée. Je n'osai pas trop le regarder. Puis quelque chose attira mon attention, mes yeux se faisant peu à peu à l'obscurité. Deux boules blanches et luisantes comme la lune, dépassant par moments du bord du suroît, semblaient pendre devant son visage. Mon regard curieux dut alors se faire plus intense, car il le sentit et releva la tête en disant :

- Et alors, l'ami ? Jamais vu un morse boire son whisky-crevettes ?

 

Et c'était bien un morse. Un tout-à-fait véritable. Sa petite tête enfoncée dans la grasse bouée de son cou, et tout luisant d'eau de mer, il me parlait à travers une paire de défenses blanc pur, d'une voix qui fofotait conséquemment.

 

Plus incroyable encore, et parce que j'avais bu tellement de rhum, je ne m'en étonnai pas sur le moment. Non, ce qui m'étonnait, c'était le whisky-crevettes. Je me disais que ça devait faire un drôle de mélange, et je me demandais si les ingrédients du cocktail correspondaient vraiment à son titre, ou si c'était une manière de parler, comme pour le « Bloody Mary » (qui n'est pas un cocktail à base d'une petite fille qu'on aurait passée au mixer, contrairement à ce que son titre suggère littéralement). Mon coude glissa du bord de la table, et je demandai au morse :

- Un Whisky-crevettes ?

- C'est le truc des morses. Comme la graisse de baleine chez les ours. Tu t'es jamais fait la réflexion qu'un morse, ça ressemblait furieusement à un vieux phoque alcoolique ? Ben c'est ça. C'est à cause du whisky-crevettes... Faut pas écouter les profs de sciences naturelles... Nous sommes de vieux alcooliques de phoques...

- Mais c'est vraiment du whisky, avec des crevettes ? C'est quoi ces machins qui flottent, là ?

- Des algues, et de la merde.

- De la merde?!

- Ouaip. Tu vois, les crevettes qui tombent des assiettes de ceux qui en mangent, là-bas, au comptoir ? Eh ben tous les cinq minutes, le patron les ramasse et les met de côté pour moi. Comme il y en a qui sont écrasées, et que ça se mélange à la cendre des clopes et à la boue et aux algues des godasses, ça fait cette merde, là, en suspension dans mon whisky-crevettes, après...

- Mais c'est dégueulasse !

- Ouaip. Mais c'est à ça qu'on tourne...

 

Il en avait l'air fier. Je ne remarquai qu'alors que personne n'avait l'air de s'étonner que je converse avec un morse. La fête continuait et l'attention générale était sur Lolo, qui montrait ses fesses. Erik, au bar, lui demanda de se rhabiller.

- On dirait qu'ils ne te voient pas...

- Je n'ai pas de quoi les surprendre ; ils me connaissent déjà... Je suis ce qu'on appelle un « animal de mer ». On est assez nombreux comme ça. Enfin, au moins un par bateau. C'est juste qu'on n'apparaît jamais que quand les marins sont seuls entre eux.

Une déflagration de petits morceaux interrompit le flux de la succion qu'il exerçait sur sa paille. Elle s'arrêta soudain, et il fit signe à Erik de le resservir :

- Erik !

Erik obéit sans lui accorder un regard, tout en continuant, même, sa conversation avec un autre client. Le morse alors se remit à faire du bruit avec sa paille. Mais cette fois, en soufflant. Il faisait des bulles, provoquant un joli tournoiement de la merde.

- Hé hé hé, j'aime bien, ça...

Comme un gamin.

- Mais moi ? pensai-je soudain. Je ne suis pas un marin...

- Non, mais tu es aussi ivre qu'eux, et personne ne te croira jamais. Pas même toi-même, tu verras... Qu'est-ce que tu prends ? C'est pas des choses qui vont t'arriver tous les jours, notre rencontre... Quand je te regarde, là comme t'es taillé, t'es plutôt parti pour finir au sec, garçon.

- J'en ai bien peur...

Et c'est ainsi que nous commençâmes à parler de moi. Mais je ne me souviens pas très bien de ce que je lui racontai.

 

Pour la suite... J'ai pas mal de trous de mémoire. Ce que je peux vous dire, c'est que le morse avait un certain talent pour les histoires, comme vous le verrez, et que c'est pourquoi je devins son meilleur ami pour le reste de la soirée. Il me trouvait curieux avec mon ennui, de son côté. Et à la fermeture du bar, il eut l'idée de me donner me donner une bonne leçon, en m'invitant chez lui. Nous y allâmes en chantant.

 

Et c'est comme ça que je découvris la Rue-qui-n'existe-pas.

 

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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 23:33

Suivez en direct l'écriture du conte de la Rue qui n'existe pas sur http://panoramadesjoies.canalblog.com/!

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1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 00:44

Les commentaires sur Panorama des Joies !

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 12:57

Franc succès pour la Rue-qui-n'existe-pas sur le blog du nouveau roman ! Conte délirant que vous trouverez ici

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 19:43

Vous êtes de plus en plus nombreux à venir lire Panorama des Joies, le nouveau roman... Merci!

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 04:46

Le nouveau roman qu'est bien mieux, c'est là :

 

http://www.panoramadesjoies.canalblog.com

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 22:32

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N

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 18:41

Chose promise... Chose faite! Le roman est à nouveau disponible en entier et gratuitement dans les rubriques "Le Pdf en ligne" et "télécharger"...

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 02:39

Le roman entier et gratuitement entier sera bientôt de nouveau disponible. En attendant, vous pouvez aller le chercher sur le site collaboratif Wikiroman.fr...

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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 14:00

avisLes avis, c'est ici. Merci d'en laisser après lecture, c'est la seule rémunération que demande l'auteur...

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