Au bout d’une ou deux heures de bières, je recommençais à apprécier l’ambiance qui m’avait manquée durant mon absence. Ici, rien n’avait changé. Pourtant, tandis que Louis se lançait dans une explication de sa méthode particulière de séduction, selon laquelle « c’est quand qu’on pue qu’on fourre des femmes ! », je remarquai, au coin de la cheminée, un intrus. Cet homme, là, seul, avec ses lunettes rondes, son visage grave, osseux, sa barbiche Napoléon III, ses cheveux roux gras en raie sur le côté et son costume trois-pièces (pantalon et veste à rayures, melon râpé posé sur la table à côté de lui), n’avait rien l’air moins que typique dans cet endroit, peuplé de touristes bretons en mal d’authenticité et de fils de babas-cools des Monts d’Arrée. Plutôt grand, maigre, d’une rigidité toute aristocratique, il me faisait penser, en plus âgé, à ces étudiants en philosophie ou en lettres classiques de la Sorbonne, qui poussent l’amour d’une certaine Sorbonne -celle des cours oratoires, qui va, en gros, de Victor Cousin à Auguste Comte- jusqu’à se promener quotidiennement en habit à gilet, avec un souci balzacien de l’accessoire (chapeau, montre à gousset, canne…), ponctuant ainsi les tables de la bibliothèque centrale au milieu de la foule d’amateurs de ska, de haschich et d’utopie en pantalons chie-dedans et T-shirts colorés, le MP3 grésillant sur les oreilles. Le même contraste, inquiétant parce qu’il semble donner un juge à la décadence, me frappait entre cet homme sombre et la clientèle d’Evans. Et pourtant, en même temps, il y avait dans son melon râpé, dans le jaunâtre cadavérique de son visage, qui semblait n'avoir jamais été exposé à la lumière du soleil, dans le terne de sa lavallière, trop étroite et mal nouée, dans la façon dont il était courbé sur la table et dont il se grattait le cou, quelque chose de l’allure d’un crasseux maquereau, d’un directeur du vice, d’un grand méchant des bas-fonds, venu d’une autre époque. Louis, remarquant ma curiosité, me renseigna :

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